Durant mes cours de soutien en petit groupe, à chaque séance, je demande aux élèves de mettre leur téléphone en mode avion/silencieux.
Voici ce que j'observe : le téléphone posé sur la table, c'est un aimant. Ils le regardent. Rangé dans la poche, ils le touchent. Et certains, je le soupçonne fortement, « oublient » leur calculatrice de collège pour pouvoir sortir celle du téléphone…
Ce ne sont pas des élèves démotivés. Ce ne sont pas des élèves qui refusent de travailler. Ce sont des adolescents face à un objet qui capte leur attention malgré eux.
Et la science confirme exactement ce que je vois durant mes cours.
Même éteint, même retourné : le téléphone draine le cerveau
En 2017, des chercheurs de l'Université du Texas (Adrian Ward et ses collègues) ont mené une expérience sur près de 800 personnes. Le protocole était simple : passer des tests de concentration dans trois conditions différentes : téléphone posé sur le bureau (face cachée), téléphone dans la poche ou le sac, téléphone dans une autre pièce. Tous les téléphones étaient en mode silencieux.
Les résultats sont nets : les participants dont le téléphone se trouvait dans une autre pièce obtenaient des scores nettement supérieurs à ceux qui l'avaient sur le bureau. Et ils faisaient aussi légèrement mieux que ceux qui l'avaient dans la poche.
Le plus frappant : que le téléphone soit allumé ou éteint, face visible ou cachée, ne changeait rien. C'est sa simple présence à portée de main qui réduit les capacités cognitives.
Les chercheurs ont nommé ce phénomène le « brain drain », une « fuite de cerveau ». Leur explication : une partie de nos ressources mentales est mobilisée en permanence pour résister à l'envie de prendre le téléphone. On n'y pense pas consciemment, mais le cerveau, lui, travaille quand même à ne pas y toucher. Et ce travail invisible consomme de l'énergie cognitive qui n'est plus disponible pour l'apprentissage.
Référence : Ward, A. F., Duke, K., Gneezy, A., & Bos, M. W. (2017). Brain Drain: The Mere Presence of One's Own Smartphone Reduces Available Cognitive Capacity. Journal of the Association for Consumer Research, 2(2), 140-154.
L'école le sait .. mais n'y arrive pas non plus
Depuis 2018, l'utilisation du téléphone est officiellement interdite dans les écoles et collèges en France. En 2024, le rapport de la commission d'experts « Enfants et écrans : à la recherche du temps perdu » est allé plus loin en recommandant une séparation physique entre l'élève et son téléphone. Parce que c'est la distance spatiale qui libère les ressources attentionnelles, pas une simple interdiction d'usage.
Le gouvernement a suivi : depuis la rentrée 2025, le dispositif « Portable en pause » est censé être généralisé dans tous les collèges. Casiers, pochettes magnétiques, boîtes collectives… chaque établissement choisit sa modalité.
Sauf que dans la réalité, on en est loin. Selon une enquête du syndicat SNPDEN-UNSA de septembre 2025, seuls 9 % des collèges avaient effectivement mis en place le dispositif. 67 % déclaraient ne pas vouloir l'implémenter. Le reste était en attente. La raison est simple : aucun financement du ministère, pas assez de personnel, pas de place pour stocker les téléphones. Le grand écart entre l'annonce politique et le terrain.
Dans l'immense majorité des collèges, y compris ceux de mes élèves, la règle reste donc la même qu'avant : téléphone éteint au fond du sac. Et au fond du sac, comme l'a montré l'étude de Ward, il continue de drainer l'attention.
Là où le dispositif a réellement été appliqué, les retours sont pourtant positifs : meilleur climat scolaire, élèves plus disponibles, interactions directes qui reprennent.
Et à la maison ?
Même si tous les collèges appliquaient « Portable en pause » demain, il resterait un angle mort la maison. Les devoirs, les révisions, la préparation aux contrôles, tout ça se fait chez soi. Et là, personne ne confisque le téléphone.
L'adolescent se retrouve seul à son bureau, avec un exercice de maths ou une leçon d'histoire d'un côté et Snapchat, TikTok, YouTube de l'autre. On lui dit de « se concentrer ». Mais la science est claire : tant que le téléphone est à portée de main, une partie de son cerveau est déjà occupée ailleurs.
Et les adolescents le savent. Selon une enquête menée par l'OCDE, 43 % des élèves français se disent nerveux ou anxieux quand leur téléphone n'est pas à proximité. Cet attachement à l'objet rend la séparation d'autant plus difficile…mais d'autant plus nécessaire.
Quand un ado me dit « j'arrive pas à me concentrer », la première question est de comprendre l’environnement de travail à la maison…
Ce que les parents peuvent faire concrètement
On ne peut pas demander à un adolescent de 13 ou 14 ans de résister seul à un objet conçu pour capter l'attention…
Voici ce qui peut fonctionner :
Éloigner physiquement le téléphone. Pas dans la poche. Pas retourné sur le bureau. Dans une autre pièce. C'est la seule condition qui, dans l'étude de Ward, rétablit pleinement les capacités cognitives. Si ça semble excessif, c'est pourtant exactement ce que font les collèges depuis 2025 avec le « Portable en pause ».
Ne pas compter sur le mode avion ou le mode silencieux. L'étude le montre : même éteint, le téléphone continue de drainer l'attention. C'est sa présence physique qui pose problème, pas ses notifications.
Créer un cadre de travail explicite. Pas un rapport de force (« donne-moi ton téléphone ! »), mais un accord clair : pendant le temps de travail, le téléphone est ailleurs. Exactement comme au collège.
Vérifier avant les devoirs que l’enfant a tout son matériel, ses leçons, cahiers, calculatrices pour ne pas être tenté de sortir le téléphone en mode calculatrice, ou échanger avec un camarade pour récupérer les exercices…
Le piège de l'écran obligatoire
C'est la question que les parents me posent le plus souvent : « Mon enfant a besoin d'un écran pour travailler, comment faire ? »
Et c'est vrai. Consulter Pronote pour connaître ses devoirs, chercher un document, accéder à un exercice en ligne : l'ado est obligé d'ouvrir un écran connecté à un moment ou un autre. Et à partir de là, YouTube, Snapchat ou TikTok sont à un clic. Le téléphone n'a même pas besoin d'être sur la table : une tablette ou un ordinateur avec accès Internet posent exactement le même problème.
C'est d'ailleurs le scénario le plus courant : l'ado ouvre l'ordinateur « pour regarder Pronote », et vingt minutes plus tard il regarde autre chose. Le parent ne peut même pas lui reprocher d'avoir pris un écran …il en avait besoin.
Le problème n'est donc pas l'écran en soi. C'est ce qu'il y a autour : l'accès ouvert à tout, tout le temps, sur le même appareil.
Soyons honnêtes : aucun outil ne peut empêcher un ado d'ouvrir un autre onglet. Désinstaller les applications ? Les enfants savent les remettre. Configurer un contrôle parental ? Tous les parents n'ont pas les compétences techniques. Et de toute façon, un adolescent déterminé trouvera le moyen de contourner. Ce n'est pas un combat qu'on gagne par la technique.
Mais il y a une chose sur laquelle on peut agir : la visibilité.
Quand un ado dit « j'ai révisé deux heures », le parent n'a aucun moyen de savoir si c'est vrai. Est-ce qu'il a travaillé sérieusement ou scrollé pendant une heure quarante-cinq ? Personne ne le sait. Et le soir à 19h, après une journée de travail, on n'a pas l'énergie de surveiller chaque minute.
C'est avec cette réalité en tête que j'ai conçu PROFIA L'interface est volontairement sobre : pas de pub, pas de jeux, pas de fil d'actualité, pas de liens sortants. Un écran épuré, une conversation avec un tuteur IA qui guide l'élève par des questions sans jamais lui donner la réponse. Est-ce que ça l'empêche d'ouvrir Snapchat dans un autre onglet ? Non. Aucun outil ne le peut.
En revanche, chaque semaine, le parent reçoit un bilan : combien de temps l'enfant a réellement passé à travailler, et la qualité de ses échanges. Si votre ado dit avoir révisé deux heures mais que le rapport montre quinze minutes de travail superficiel, vous le savez. Sans avoir eu besoin de vous tenir derrière sa chaise.
Ce n'est pas du contrôle parental technique. C'est de la transparence. Et c'est ce qui manque le plus quand un ado travaille seul sur un écran : des yeux sur ce qui se passe vraiment.